Outils :

Vous ĂŞtes ici

Le Compendium philosophiæ ou Compilatio de libris naturalibus Aristotelis

 

Présentation de la thèse d'Emmanuelle Kuhry qui sera soutenue le 10 janvier 2014 à l'Université de Lorraine - Nancy
« La philosophie naturelle dans la Compilatio de libris naturalibus Aristotelis (Compendium philosophiae) : Édition, histoire et étude d’un texte encyclopédique du XIIIe s. »

Cette thèse, menée sous la co-direction d’Isabelle Draelants, Directrice de recherches au CNRS et Directrice du Centre de Médiévistique Jean-Schneider (Université Nancy2-CNRS), et de Catherine Jacquemard, Professeur de l’Université de Caen-Basse-Normandie, a pour objectif l’édition et l’étude du Compendium philosophiae ou plutôt Compilatio de libris naturalibus Aristotelis et aliorum quorumdam philosophorum, compilation anonyme de type encyclopédique et rédigée en latin, vraisemblablement vers le milieu du XIIIe siècle.

À la fin du XIIe siècle en Occident, l’apport des nouvelles traductions du corpus aristotélicien, en provenance du monde arabe ou faites directement à partir du grec, impose la création immédiate et continue, pendant tout le XIIIe siècle, d’outils sur-mesure destinés à faciliter la compréhension et l’interprétation de ce corpus : commentaires, abrégés, florilèges, lexiques, auctoritates. Dans le même temps, les encyclopédistes des XIIe-XIIIe siècle intègrent des parcelles de ce corpus dans leurs sommes du savoir, aux côtés d’autres types de sources. La Compilatio de libris naturalibus Aristotelis se situe au croisement de ces deux mouvances.

Après avoir été mentionné pour la première fois par Valentin Rose1 en 1871 puis par Martin Grabmann2 en 1916, et bien qu’ayant fait l’objet d’une thèse de l’École des Chartes par Michel de Bouärd en 19363, ce texte reste encore mal connu. Il fut édité en partie dans la thèse de M. de Bouärd à partir du seul ms. BNF lat. 158794, à hauteur d’un septième du texte environ. On dispose aujourd’hui pour cette œuvre d’une liste de 36 témoins manuscrits confirmés, ce qui en fait un texte largement diffusé au Moyen Âge, bien qu’il ne connût pas d’édition imprimée. Dans le cadre du travail de thèse, j’ai pu, pour l’instant, ajouter à cette liste un seul témoin fragmentaire, mais aussi distinguer des identifications erronées. En effet, le titre de Compendium philosophiae donné pour l’œuvre dans certains catalogues reste vague et peut recouvrir d’autres réalités, en particulier à partir du XIIIe siècle, où toutes sortes d’abrégés du corpus aristotélicien sur la nature apparaissent, mais également à partir du XVe siècle où ce genre de titre désigne de plus en plus des cours de philosophie.

La Compilatio de libris naturalibus Aristotelis et aliorum quorundam philosophorum, comme son titre l’indique, est une compilation sur la nature rédigée principalement à partir d’extraits des traités de philosophie naturelle d’Aristote, mais également à partir des commentateurs du corpus aristotélicien, Averroès, Avicenne, Al-Farghâni, Alfred de Shareshill. L’auteur fait part, dès le prologue, de sa volonté de fournir un abrégé des traités d’Aristote sur la nature. Ainsi, celui-ci comporte une intéressante classification des sciences suivant la nature de l’objet étudié, et donnant pour chacune le traité d’Aristote qui s’occupe de cette question. Dans la suite de l’œuvre, on trouve aussi des extraits de Platon via son commentateur Calcidius ; plus rarement, des allusions à l’Écriture, et à des auteurs classiques comme Sénèque, Pline, Ovide, Virgile. S’y ajoutent les traditionnels Boèce et Isidore et des citations peu nombreuses des Pères de l’Église. Ces extraits ou citations peuvent être plus ou moins récrits par le compilateur dans un but d’abréviation ou de clarification ; ils peuvent aussi être donnés ad litteram. Il faut, pour l’instant, rester prudent en ce qui concerne la réécriture évoquée, l’auteur pouvant fort bien copier une source intermédiaire inconnue de nous, sans la nommer. Au fur et à mesure de l’avancée du travail, j'ai pu constater que c'est le cas pour un certain nombre de sources. La compréhension du processus de rédaction du texte est donc extrêmement tributaire de l’identification des sources réelles du compilateur.

Cette œuvre, anonyme dans la plupart des témoins manuscrits, a cependant fait l’objet, sur la base de certaines mentions anciennes, de diverses tentatives d’attribution : notamment, dans le ms. Vatican, BAV Ottob. lat. 1521, à Philippe de Vitry5, qu’il s’agisse du célèbre théoricien de la musique ou d’un maître ès arts parisien du milieu du XIIIe s. L’historiographie considère aujourd’hui que le texte peut être daté des années 1240 : en effet, l’auteur semble ignorer les nouvelles traductions de la Métaphysique et de l’Ethique qui apparaissent vers le milieu du XIIIe siècle6. Pour ma part, je me fonderai en particulier, pour tenter de proposer une datation plus précise et un contexte de rédaction, sur l’identification des sources utilisées par le compilateur, qui reflètent l’état de la ou des bibliothèques dont il a pu se servir pour rédiger son œuvre. Les traités d’Aristote utilisés dans les parties déjà examinées proviennent du corpus ancien des traductions (corpus vetustius). Mais certaines sources (Averroes, Adélard de Bath, le Pseudo-Boèce des Questions de Craton, les citations du De sensu influencées selon G. Galle7 par le commentaire d’Adam de Buckfield) ainsi que la proximité de nombreuses citations avec un mystérieux recueil de Distinctiones provenant de la bibliothèque de Clairvaux, peuvent renseigner davantage.

Le texte, de taille considérable puisque la compilation occupe généralement de 100 à 150 feuillets selon les manuscrits, est divisé en huit livres, composés chacun de chapitres thématiques. Dans le prologue, l’auteur annonce qu’il veut, au travers de la connaissance de la Création, amener le lecteur à la connaissance et à l’amour du Créateur. Suit le premier livre sur Dieu et la Trinité, puis un deuxième sur la cosmologie, les phénomènes météorologiques, les métaux... ; un troisième livre traite des végétaux ; un quatrième des animaux ; un cinquième de l’homme et de l’anatomie humaine ; un sixième se consacre au mouvement, à la génération et à la corruption, au temps et au lieu ; un septième aux choses de la raison comme la philosophie, les sciences, le droit... ; le huitième et dernier livre porte sur la morale et consiste principalement en un commentaire serré de l’Ethica vetus et de l’Ethica nova.

En ce qui concerne la diffusion de l’œuvre, on peut dès à présent avancer quelques constats généraux. Au moins douze manuscrits sur les 36 connus, soit un tiers du total, sont passés par des canaux de diffusion cisterciens. L’histoire de certains manuscrits a pu être éclaircie grâce à une enquête menée à travers les catalogues anciens et l’étude des ex-libris et autres mentions portés sur les volumes, qui indiquent parfois le nom d’un acheteur ou d’un possesseur. Un travail sur l’histoire de la diffusion du texte et en particulier sur sa présence dans les bibliothèques médiévales a été entrepris et a déjà commencé à porter ses fruits : les bibliothèques pontificales d’Avignon et Peñiscola, par exemple, paraissent avoir conservé au moins trois ou quatre exemplaires du texte dont un ou deux dès les années 1370. La bibliothèque du collège de Sorbonne semble en avoir possédé deux dans la première moitié du XIVes. D’autre part, la production de la très grande majorité des témoins peut être datée d’une période allant de la fin du XIIIe au milieu du XIVes., ce qui indique une forte volonté de faire reproduire le texte dans un laps de temps relativement court, et une forte demande pour une telle compilation. Cette hypothèse est renforcée par la grande proximité du texte à l’intérieur des différentes versions de celui-ci.

L’examen de 35 de ces manuscrits, que j’ai pu obtenir en reproduction ou consulter directement grâce au soutien de l’Atelier Vincent de Beauvais, a en effet révélé l’existence de plusieurs versions du texte, chose qui était jusque là passée inaperçue. M. de Bouärd avait cependant signalé l’existence de rédactions différentes, notamment dans le manuscrit Pavie, Aldini 2378.

La collation des manuscrits pour une même portion de texte9 et l’enregistrement des variantes du livre III en XML-TEI10 a permis de dégager trois versions principales (une version courte et deux versions longues), ainsi que des sous-familles à l’intérieur de l’une des versions longues. Une quatrième version ou seconde version courte a récemment été découverte lors d’un voyage en Angleterre. La différence essentielle entre les versions longues et les versions courtes réside dans la présence, dans les versions longues, de citations entières qui n’existent pas dans l’une ou l’autre version courte. D’autre part les versions courtes abrègent parfois le texte lorsque celui-ci est confus ou répétitif. La précision de l’encodage des variantes permet aujourd’hui de proposer une hypothèse cohérente sur l’antériorité de l’une des versions longues. La poursuite de l’étude des rapports qu’entretiennent les versions entre elles et de leurs différences aidera à cerner davantage les critères éditoriaux qui ont présidé à l’élaboration de chacune des autres versions.

D’autres chantiers ont été ouverts dans différentes directions (types d’oeuvres transmises avec le texte, identification des traductions du corpus aristotélicien qui sont utilisées, lien réel avec le milieu cistercien, lien avec le milieu universitaire, place du texte dans le paysage intellectuel de l’époque, histoire de la réception du texte...) et leur avancement permettra de préciser davantage les différentes facettes de la rédaction et de la diffusion de ce texte qui occupe une place importante pour la compréhension de la réception du corpus aristotelicien dans l’Europe médiévale des XIIIe et XIVe siècles.

 

Notes

1V. Rose, « Über die griechischen Kommentare zur Ethik des Aristoteles », Hermes, V, 1871, p. 65.

2M. Grabmann, « Forschungen über die lateinischen Aristoteleshandschriften des XIII. Jahrhunderts », Beiträge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, XVII, Heft 5-6, 1916, p. 74-86.

3M. de Bouärd, Une encyclopédie jusqu’à présent inconnue : le Compendium philosophiae (XIIIe siècle). Etude sur le genre encyclopédique au moyen âge, École nat. des Chartes, Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion de 1930, p. 19-26 ; Une nouvelle encyclopédie médiévale : le Compendium philosophiae, Paris, E. de Boccard, 1936.

4M. de Bouärd, Une nouvelle encyclopédie..., p. 121-206

5Ch. Lohr, « Medieval Latin Aristotle Commentaries »..., p. 382 ; voir aussi sur cette question A. Wathey, « Philippe de Vitry’s Books », in Books and Collectors 1200-1700: Essays Presented to Andrew Watson, J. P. Carley et C. G. C. Tite (éds.), London, British Library (The British Library Studies in the History of the Book), 1997, p. 145-152. Il pourrait aussi fort bien s’agir d’une mention d’appartenance.

6L’auteur n’utilise pas la traduction Media de la Métaphysique (milieu XIIIe s.) ni la version de l’Éthique de Robert Grosseteste (vers 1246-47), mais d’une version de l’Éthique réalisée par Hermann Allemand au début des années 1240 : A. Dondaine, « Comptes-rendus », p. 210 ; R.-A. Gauthier et J.Y. Jolif (éds.), Aristote, L’Éthique à Nicomaque, p. 119.

7G. Galle, « The dating and earliest reception of the Translatio vetus of Aristotle’s De sensu », Medioevo, 33, 2008, p. 70-72.

8M. de Bouärd, Une nouvelle encyclopédie..., p. 25-27.

9Principalement le livre III sur les végétaux, ainsi que des parties du livre V pour vérification.

10Le langage informatique XML ou eXtended Markup Language permet une description de la structure logique et du contenu de documents, ainsi que des exploitations sur divers supports à partir d’un seul fichier source. Les recommandations de la TEI ou Text Encoding Initiative ont été développées pour subvenir aux besoins spécifiques des communautés d’utilisateurs d’XML dans le domaine des textes de sciences humaines et sociales.

Une exploitation particulière de cet encodage permettra d’intégrer le texte du Compendium philosophiæ dans la base Sourcencyme, actuellement en chantier à Nancy :

Voir en particulier : « Faire l’édition critique d’une encyclopédie médiévale au moyen de la TEI : l’exemple du Compendium philosophiae », Schedae, 2011, prépublication n° 13, fascicule n° 1, p. 127-138. En ligne : <http://www.unicaen.fr/puc/ecrire/preprints/preprint0132011.pdf>

 


© IRHT - Tous droits réservés - Mentions Légaleslogo IRHT